2026-05-10
Entretien exclusif avec Professeur Samir Al‑Jubouri
Préparé par: Dr. Madeleine Kassab
Dr. Madeleine Kassab a mené un entretien approfondi avec Prof. Samir Al‑Jubouri, universitaire et chercheur irakien spécialisé en génie énergétique et enseignant à la Faculté d’ingénierie de l’Université Al‑Kitab. La discussion a porté sur la transition des relations d’exploitation vers des politiques d’équilibre dans le domaine des énergies renouvelables, ainsi que sur le rôle des universités, de la recherche scientifique et des organisations internationales dans cette transformation.
Prof. Al‑Jubouri est l’un des figures marquantes dans le domaine des énergies renouvelables et des systèmes de puissance. Il possède une empreinte scientifique internationale notable, avec plus de 250 articles publiés dans des revues indexées Scopus. Il a également reçu le Prix du Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique en Irak, ainsi que plusieurs distinctions du Ministère de l’Enseignement Supérieur dans la Région du Kurdistan. Son travail se distingue par un fort engagement à relier la recherche scientifique aux applications pratiques, en proposant des solutions réalistes aux défis énergétiques du monde arabe, tout en développant les compétences de recherche chez les étudiants et jeunes chercheurs.
Énergie Durable: du Paradigme de Domination au Paradigme du Soin
L’entretien s’ouvre sur une vision selon laquelle le monde traverse aujourd’hui une intersection aiguë de crises politiques, économiques et environnementales, faisant de l’énergie durable non pas un simple choix technique, mais une vision scientifique, artistique et philosophique qui reconfigure la relation de l’être humain au monde.
Les systèmes énergétiques traditionnels, gouvernés par la logique du marché et des intérêts géopolitiques, sont devenus des instruments de domination. À l’inverse, les énergies renouvelables ouvrent de vastes horizons de justice environnementale, sociale et économique. Elles contribuent également à redistribuer le pouvoir énergétique à l’échelle mondiale, les pays riches en soleil, vent et eau devenant progressivement de nouveaux pôles énergétiques — transformant ainsi les équilibres géopolitiques longtemps fondés sur le pétrole et le gaz.
Dr. Kassab souligne que le développement durable est avant tout une révolution morale et axiologique, bien plus qu’une réforme technique. Il s’agit d’une science éthique qui appelle à des découvertes au service de la continuité de la vie plutôt que d’intérêts individuels, et qui invite l’être humain à passer de la logique de la force à celle du soin et de la responsabilité envers la Terre.
Dans ce contexte, Dr. Kassab met en avant le rôle essentiel des universités, véritables ponts entre la recherche scientifique et la prise de décision, à travers la production de connaissances, le développement de technologies durables et la formation de cadres capables de conduire la transition énergétique mondiale.
Hydrogène Vert et Réseaux de Puissance Hybrides
Dans le premier axe, Prof. Al‑Jubouri a été interrogé sur l’avenir des réseaux de puissance dans un monde reposant largement sur l’hydrogène vert, ainsi que sur les défis techniques et ingénieriques associés.
Il a expliqué qu’une adoption massive de l’hydrogène vert transformerait les réseaux de puissance traditionnels en systèmes hybrides flexibles intégrant électricité et hydrogène. L’infrastructure énergétique connaîtrait une interconnexion profonde entre réseaux électriques et systèmes de production et stockage de l’hydrogène, ce dernier devenant un moyen efficace de stocker et transporter l’énergie dans le temps et l’espace.
Il résume les principaux défis comme suit:
- l’efficacité de l’électrolyse dans la production d’hydrogène
- les difficultés de stockage et de transport liées aux propriétés physiques de l’hydrogène
- la nécessité d’une nouvelle infrastructure complète
- les enjeux de sécurité
- les coûts élevés dans les premières phases de transition.
Des Systèmes Energétiques comme “Organismes Intelligents”
Interrogé sur la possibilité que les systèmes énergétiques deviennent des « organismes intelligents » capables d’accumuler des connaissances, d’apprendre et d’évoluer comme des systèmes biologiques, Prof. Al‑Jubouri affirme que cette tendance a déjà commencé avec les réseaux intelligents. Grâce aux avancées de l’intelligence artificielle, les systèmes énergétiques pourraient :
- apprendre à partir de vastes ensembles de données
- s’adapter aux variations de charge
- prédire les défaillances avant qu’elles ne surviennent
- améliorer continuellement leur efficacité de manière autonome.
Il précise que ces systèmes pourraient imiter certaines caractéristiques du vivant — notamment l’apprentissage et l’adaptation — tout en demeurant des systèmes numériques avancés, et non des entités biologiques.
La Plus Grande Erreur dans la Gestion de la Crise Energétique et Climatique
Concernant l’erreur majeure dans la compréhension et la gestion de la crise énergétique et climatique, Profe. Al‑Jubouri estime que le problème fondamental réside dans une approche fragmentée: séparer l’énergie de l’économie, et l’environnement de la politique. S’y ajoute une focalisation excessive sur des solutions à court terme, telles que l’augmentation de la production conventionnelle, au détriment d’un investissement sérieux dans la transition durable.
Il insiste sur la nécessité d’une vision intégrée à long terme, tenant compte de l’interdépendance entre énergie, économie, environnement, politique et technologie, car la crise est structurelle et non sectorielle.
Qui Produit le Savoir Energétique : les Universités ou les Entreprises?
L’entretien aborde également la relation entre la recherche scientifique et la capacité des gouvernements à l’absorber, ainsi que le rôle des universités face aux grandes entreprises dans la production de connaissances énergétiques.
Selon Prof. Al‑Jubouri, la recherche scientifique progresse souvent plus rapidement que la capacité d’absorption des gouvernements, en raison de la bureaucratie et de la complexité des processus décisionnels. Quant à la production de savoir:
- les universités mènent la recherche fondamentale et théorique
- les grandes entreprises assurent l’application et le développement technologique.
Il souligne que le véritable progrès repose sur une coopération complémentaire, et non sur une compétition entre les deux sphères.
L’Université Al‑Kitab: un Modèle de Soutien à la Recherche Scientifique
L’entretien met en lumière l’expérience de l’Université Al‑Kitab, où travaille Prof. Al‑Jubouri. Il salue son rôle essentiel dans le soutien à la recherche à travers une politique institutionnelle claire fondée sur:
- des incitations financières et morales pour les chercheurs
- la prise en charge des frais de publication dans des revues internationales reconnues
- le soutien à la participation à des conférences scientifiques en Irak et à l’étranger
- l’allocation d’un budget indépendant dédié à la recherché.
Ce soutien s’est reflété dans la production scientifique du Prof. Al‑Jubouri, qui a publié plus de 250 articles indexés Scopus, renforçant ainsi la présence de l’université sur la scène académique internationale.
Sur le plan personnel, il a été chercheur invité à l’Université de Lund en Suède de 2014 à 2020, et il est actuellement chercheur invité à l’Académie de l’Énergie à Berlin – Allemagne, au sein d’une équipe de recherche allemande pour une durée de trois ans — une expérience qui illustre l’ouverture de l’université à la coopération scientifique internationale.
Les Energies Renouvelables Comme Miroir de Notre Relation Matérielle et Spirituelle à la Terre
Dans une réflexion philosophique, Dr. Kassab affirme que les énergies renouvelables ne sont pas seulement une technologie, mais une manière profonde de comprendre notre relation à la Terre — à la fois matérielle et spirituelle. Elles incarnent une transition du paradigme de l’exploitation vers celui de l’équilibre.
Concernant le rôle des organisations internationales dans la diffusion de cette conscience, Prof. Al‑Jubouri reconnaît que leurs efforts sont importants mais encore insuffisants, notamment en ce qui concerne la transformation de la conscience théorique en programmes pratiques applicables à grande échelle.
Il cite un exemple de modèle reproductible: les programmes d’énergie solaire décentralisée dans certains pays en développement, qui combinent technologie, développement social et développement cognitif, et constituent un cadre pratique pour améliorer la qualité de vie et renforcer la justice énergétique.
Conclusion
En conclusion, Dr. Madeleine Kassab a exprimé sa profonde gratitude au Prof. Samir Al‑Jubouri pour le temps qu’il a consacré à contribuer à la sensibilisation à travers l’Organisation Internationale pour Médias, Créativité et Développement, ainsi que pour son engagement constant à partager son expertise au sein de diverses plateformes scientifiques, créatives et de développement. Elle a souligné que ce type d’entretien constitue une étape essentielle dans la transition vers des politiques d’équilibre respectueuses de l’être humain et de la Terre.
Le texte complet de l’entretien est disponible en arabe via le lien suivant : https://iomcd.org/php/viewInterview.php?id=77&lan=1